Ce texte explore la complémentarité entre la mémoire familiale et les archives historiques. Il distingue d’abord l’arbre généalogique, le génogramme et le génosociogramme, puis détaille la méthode pour construire ce dernier afin d’analyser les répétitions transgénérationnelles, tout en rappelant les limites interprétatives de cet outil.

1. Arbre, génogramme et génosociogramme : quelles différences ?
Bien qu’ils partagent une structure visuelle proche, ces trois outils répondent à des objectifs distincts :
L’arbre généalogique reconstitue l’ossature biologique et légale d’une famille : filiations, dates, lieux de naissance et de décès. Il documente, mais ne dit rien du climat qui régnait entre les personnes.
Le génogramme vient des thérapies familiales systémiques. Il cartographie les relations sur au moins trois générations, à l’aide de symboles qui qualifient la nature des liens : conflictuels, fusionnels, distants ou rompus. Ces codes graphiques ont été normalisés par Monica McGoldrick et Randy Gerson dans Genograms in Family Assessment (1985), qui fait toujours référence.
Le génosociogramme est l’outil propre à la psychogénéalogie. Anne Ancelin Schützenberger le décrivait comme un « arbre généalogique parlé et annoté ». Il reprend la trame factuelle et le codage des liens, puis y ajoute ce qui manque aux deux autres : les souvenirs, le ressenti, ce qui n’a jamais été dit et le contexte historique de chaque génération.
2. De la mémoire orale aux archives
La construction en séance
Le génosociogramme se dessine au feutre, sur une grande feuille, au rythme du récit.
Le parcours démarre toujours à partir d’un point concret : un sentiment d’imposture, une difficulté récurrente à s’engager, une angoisse inexpliquée. C’est en tirant ce fil conducteur à travers l’arbre que nous repérons les dynamiques, les secrets, les mécanismes transmis.
Sans cet ancrage, un génosociogramme devient une collection de dates sans intérêt.
Quatre couches se superposent progressivement :
1. La trame graphique : les symboles codifiés situent chaque membre et la structure des branches. C’est le squelette.
2. Le contexte socio-économique : métiers, lieux de vie, déplacements, guerres traversées, conditions matérielles.
3. Les événements marquants : deuils précoces, séparations, faillites, exils, maladies, enfants morts en bas âge.
4. La mémoire subjective : ce dont on se souvient, ce qu’on croit savoir, ce qu’on a entendu sans jamais oser demander. Les incertitudes s’inscrivent au même titre que les faits, et se signalent comme telles.
S’appuyer sur les documents d’archives
Le travail commence avec la mémoire orale, mais gagne à s’appuyer sur des preuves factuelles. En France, les fonds d’archives publiques sont largement numérisés, gratuits et accessibles en ligne :
L’état civil : les actes de décès sont librement consultables, ceux de naissance et de mariage le deviennent au bout de 75 ans. Vous pouvez toutefois demander en mairie les actes de vos ascendants directs, sans condition de délai.
Les registres matricules militaires : ils indiquent le métier, le niveau d’instruction, le signalement physique, les affectations et les blessures. Pour les hommes des générations 1870-1920, c’est souvent la source la plus riche.
Les recensements de population : ils permettent de voir qui vivait sous le même toit, avec quel métier, à une date donnée.
Les documents de famille : livrets de famille, faire-part, correspondances, carnets, photographies annotées au dos.
Cette mise en regard produit parfois des surprises. Une date que toute la famille situait en 1943 s’avère être 1941, et le récit change de sens. Un métier transmis oralement comme prestigieux apparaît sur l’acte sous une désignation plus modeste.
3. La vue d’ensemble : révélations et juste mesure
Le principal avantage du génosociogramme est de faire tenir trois ou quatre générations sur une même feuille et d’avoir une vue d’ensemble à la fois vaste et détaillée.
Les répétitions deviennent visibles : une série d’aînées mariées très jeunes, trois divorces à la même position dans la fratrie, des décès concentrés sur une même décennie.
Les vides apparaissent clairement : une branche entière sur laquelle vous ne savez rien saute aux yeux lorsqu’elle est dessinée, alors qu’elle passait inaperçue dans le récit oral.
Beaucoup de personnes constatent que le seul fait de visualiser l’ensemble déplace déjà leur perspective, avant même toute interprétation.
Les limites de l’outil
Un génosociogramme donne à voir des coïncidences, mais il ne démontre rien.
Sur trois ou quatre générations, une famille compte assez de personnes et d’événements pour que des correspondances apparaissent nécessairement. La question à se poser devant chaque répétition est donc toujours la même : cette correspondance fait-elle sens dans votre histoire, ou est-ce le fruit du hasard ?